Je viens de revoir la vidéo du meeting de François Bayrou au Zénith. C'est un point d'inflexion de la campagne qui pourrait donner suffisamment de dynamique pour un croisement de courbes de sondages (même si un récent résultat montre une baisse du candidat centriste). Il a adopté un discours qui dans les années 1970 aurait été classé dans la gauche radicale tant il s'est fait le défenseur des classes populaires et des classes moyennes. Quelques points forts de son discours, qui me semblent de nature à résonner dans les têtes et dans les coeurs des électeurs, la question interessante devenant de savoir qui de Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal en fera le plus les frais, car l'un des deux chutera (et je pense toujours que ce sera le Petit Nicolas, surtout si Ségolène Royal retrouvait son ton initial):
- sa compréhension de l'impact Internet mérite d'être soulignée. Bayrou me semblait déjà avoir bien intégré cette dimension dans sa campagne fin 2006 et il a compris que la démocratie va vers une transformation importante par le simpel fait que le citoyen a retrouvé sa voix dans le débat public (pour le meilleur et pour le pire);
- dans son discours il a exprimé une vision claire et positive d'une France qui s'assumerait dans son identité à multiples facettes et relèverait les défis qui se posent à elle sans devoir singer des modèles empruntés ailleurs. La question intéressante ici est de savoir si M. Bayrou veut réinventer la roue ou s'il saura s'inspirer de ce qui marche ailleurs et l'adapter à la France d'aujourd'hui et de demain;
- le positionnement de Bayrou comme "homme qui a travaillé de ses mains" et qui "sait ce que ça veut dire de vivre avec 640€ par mois", est une excellente option de stratégie politique, qui bouche certainement l'horizon du discours social à Sarkozy tout en contestant à Ségolène Royal l'exclusivité sur ce terrain. Cela rappelle certainement la dynamique de 1974 lorsque Giscard moucha Mitterrand en lui déniant "le monopole du coeur";
- inutile de préciser combien sa réponse à Nicolas Sarkozy qui a ironisé, tel un nouveau Balladur, sur le fait que la "cinquième puissance du monde a besoin d'autre chose que d'un sourire ou d'un tracteur". Bayrou a, à juste titre, dénoncé la morgue, la condescendance et le mépris avec lequel la droite française tendance Sarkozy (ex Pasqua-Balladur, sans oublier de Villiers avant qu'il n'assume son extrêmisme nationaliste) a toujours traité le peuple dont elle s'accommode assez mal et à qui elle ne propose que du pain et des jeux. Il est sans doute vrai que si Bayrou avait été l'héritier milliardaire d'une grande famille de Neuilly, Sarkozy serait moins "courageux" dans ses attaques.
Voici le reportage de France 2. Le discours est accessible sur le site TV du candidat pour les amateurs.
La proposition de Bayrou de diriger le pays avec des personnes
compétentes et nouvelles, qu'elles soient de droite ou de gauche,
présente un fort attrait pour les français. Elle pourrait même être une
idée intéressante si elle comportait un horizon temps clairement
défini; par exemple , si Bayrou disait que cette gestion commune
durerait le temps qu'il faudrait pour maîtriser les déficits, réduire
la dette et relancer les activités stratégiques du pays (R&D,
éducation, justice, structure du système financier, rigidités
administratives...) en établissant des objectifs quantifiés, ce serait
une excellente chose. Au-delà, une co-gestion par la gauche modérée et
la droite modérée serait une invitation ouverte pour que des extrêmes
se positionnent comme seules alternatives crédibles. Or la démocratie
appelle naturellement l'alternance et il me semble pertinent de veiller
à ce que Le Pen ne soit jamais la seule alternance possible pour ceux
qui voudraient changer de crèmerie.
Ce qui me frappe avec la montée en puissance de Bayrou dans cette campagne c'est avant tout qu'il a su prendre la place que Ségolène Royal avait la première occupée durant la première partie de 2006. Il y a dans la dynamique de ce candidat une incontestable poussée populair, malgré les affirmations des experts des instituts de sondages qui disent que son potentiel électoral est moins solide que celui de Royal ou Sarko ("il est assis sur une motte de beurre alors que les deux autres sont assis sur une motte de ciment"). Remplir le Zénith et avoir une foule de plusieurs milliers de personnes qui ont suivi le discours dehors sur un écran est un tour de force pour le centre français qui n'avait plus connu cela depuis longtemps. Finalement il est possible que la cure d'amaigrissement que lui a imposé la création de l'UMP ait été très salutaire pour que l'UDF et Bayrou trouvent un ton et un message capables de fédérer une masse de français las de la polarisation du débat, ce qui est a priori une mauvaise nouvelle pour les candidats "pur jus". Sarkozy me semble devoir ferrailler pour renforcer ses positions au centre droit qui sont assiégées par Bayrou et le risque est qu'il se fasse déborder à sa droite tout en brouillant encore plus son discours: sécuritaire un jour, clientéliste le lendemain avec un milliard pour la Corse et des plans Marshall tirés du chapeau comme les lapins du prestidigitateur archétypique, social ensuite, national-identitaire... et quoi d'autre demain? Ségolène Royal devra s'affranchir encore plus des mécanismes du PS qui semblent peiner dans une campagne à la dynamique parfaitement inédite avec un nombre d'inconnues qui rend illusoire toute tentative de calcul et inopérantes toutes les bonnes vieilles recettes de Tonton (le plus grand stratège politique français des temps récents à mon avis), au risque de s'aliéner son aile gauche, toujours tentée par la présence de candidats anti-libéraux labélisés "gauche véritable sans additifs". Reste Le Pen, dont la progression est inexorable et la candidature plus dangereuse que jamais car Marine Le Pen a fait un excellent travail pour adoucir le profil du FN tout en maintenant son énergie d'une peur qui ne dit pas son nom. Le Pen a un potentiel électoral qui dépasse les 20% d'après mes estimations et la question reste ouverte pour ce qui est de sa présence au second tour, les seules choses qui pourraientt le freiner étant d'une part un vote massif des nouveaux inscrits pour les autres candidats et un réflexe anti-21 avril d'une majorité de l'électorat qui le conduirait à un vote utile immédiat.